LE LISZT DES DERNIERES ANNEES

Toutes les œuvres connues de Liszt pour violoncelle et piano figurent dans cet enregistrement. Par manque d'intérêt pendant des années et du fait de la difficulté à localiser certaines des œuvres inédites, une grande partie de la musique de chambre de Liszt a été longtemps ignorée. En dépit de cette relative obscurité, les pièces pour violoncelle et piano sont parmi ses créations les plus inspirées et les plus émouvantes.

Mis à part les Consolations et le Sonnet 123 de Pétrarque dont les versions pour piano datent des années 1850, les œuvres pour violoncelle et piano furent toutes écrites à la fin de la vie de Liszt dans les années 1870 et 1880. Se démarquant de la plupart de ses premières œuvres, elles traduisent un rejet prononcé du moindre élément de virtuosité. La tendance est au dépouillement, voire même à l'austérité ; pas une note n'y est superflue. Dans son utilisation des harmonies, Liszt est souvent révolutionnaire et tourné vers l'avenir ; sur le plan formel il défie les conventions. Parfois il semble fixer d'éphémères fragments qui, de façon énigmatique, s'interrompent sans vraiment conclure. En ce sens, ces pièces sont étonnamment modernes et annoncent de nombreux procédés que l'on retrouve chez les compositeurs du vingtième siècle.

Mais en parler en termes d' " innovation " technique peut conduire à passer outre ce qui peut-être les singularise le plus. Car on aurait tort de divorcer cette musique élégiaque des émotions tourmentées qui l'ont fait naître. A partir des années 1880, Liszt a souvent chancelé au bord de son abîme intérieur où le hantaient des visions de mort, de désolation et d'au-delà.

Toutefois il était bien conscient que de telles obsessions pouvaient être sublimées aux fins artistiques les plus hautes. L'étrangeté même et la nature fragmentaire des formes et des textures-telles des émanations de visions troublées-engendrent une multitude de sens, et un changement soudain dans le discours musical d'apparence prosaïque peut donner l'impression que le tissu de la réalité " ordinaire " se déchire, permettant à l'imagination d'entrer dans des états et modes d'existence que nous n'appréhendons que vaguement dans nos rares moments de perception irrationnelle.

Le mystique chez Liszt était très lucide des finalités esthétiques de son art, mais il restait néanmoins conscient que de telles 'expériences' ne rencontreraient qu'incompréhension et dédain. C'est pourquoi il décourageait formellement les élèves de présenter en concert ses œuvres tardives, de peur de nuire à leur carrière. Il continua pourtant à écrire davantage de pièces "inutiles" (catharsis de cette tristesse omniprésente qui menaçait d'engouffrer tout ce qu'il accomplissait) avec le faible espoir qu'un jour elles pussent être comprises.

Les deux Elégies appartiennent à ce corpus substantiel de la musique de deuil dans laquelle Liszt, selon Alan Walker, " éleva le chagrin au rang d'une haute forme d'art. " La première Elégie, sous-titrée " Berceuse dans la Tombe ", fut écrite en souvenir de Marie von Mouchanoff, amie intime et mécène du compositeur. Elle fut jouée pour la première fois à l'occasion d'un concert commémoratif organisé en son honneur le 22 mai 1875, dans sa version pour violoncelle et piano. Liszt lui-même décrit la pièce comme étant " plus à rêver qu'à jouer ". Mais le rêve est troublé, avec des moments de passion et d'exaltation ; la paix n'est rétablie qu'à la fin du morceau. La seconde Elégie, écrite en 1877, est une lamentation attendrissante d'un caractère surnaturel et éthéré dans la section intermédiaire. En effet, les deux Elégies sont impressionnistes à maint égard et préfigurent la musique de Debussy.

Musique des souvenirs perdus et de la douleur de la perte, la Romance oubliée est une des " pièces oubliées ", ainsi que Liszt aimait s'y référer, puisqu'elles ont été oubliées avant même d'avoir été jouées. La version pour violoncelle et piano fut publiée en 1881 bien que la chanson à son origine puisse remonter à 1843. Empreinte de mélancolie, la musique se fait de plus en plus intime dans une coda rappelant le mouvement lent de Harold en Italie de Berlioz.

Le Sonnet 123 de Pétrarque, une transcription récente par Eberhard Jüdt de l'original pour piano (1858), appartient au second volume (Italie) de l'oeuvre monumentale des Années de Pèlerinage. Les strophes au début du poème de Pétrarque évoquent des images de beauté céleste :

" I'vidi in terra angelici costumi " Je vis sur terre des images angéliques,
E celesti belleze al mondo sole, Des charmes divins que perçoivent rarement les mortels,
Tal che di rimembrar mi giova e dole… " De ces charmes qui tout ensemble réjouissent et affligent la mémoire… "

A la fois contemplative et tendre, la ligne mélodique ne traverse des épisodes d'une intensité euphorique que pour retomber sur des sonorités rassurantes d'harpes éoliennes.

La version en musique de chambre (violoncelle ou violon) de Die Zelle in Nonnenwerth fut écrite en 1883 bien qu'elle trouve son origine dans une chanson que Liszt avait composée lors de sa première visite à Nonnenwerth, une île sur la rivière du Rhin entre Bonn et Coblenz. Site d'une célèbre abbaye bénédictine depuis sept cents ans, c'est là que Liszt, Marie d'Agoult et leurs enfants passèrent leurs vacances d'été en 1841, 1842 et 1843. La musique ressuscite la nostalgie et la perte irrémédiable associées à ce lieu. Du début à la fin, des images et des souvenirs, impalpables et fantomatiques, ne passent que pour s'évanouir dans la sphère du silence.

La lugubre gondola imite la procession oscillante et solennelle d'une gondole funéraire. La version pour violoncelle et piano-écrite en 1885 et s'inspirant de la pièce pour piano datant de la même année-ne fut guère publiée avant 1974. Des épisodes intensément dramatiques faisant écho à Wagner conduisent à un cri de désespoir, voire même de panique, révélant ainsi les terribles ombres tapies derrière la lumière du grand jour. Un état d'existence transcendant la souffrance et la mort est suggéré dans la section intermédiaire hypnotique et stagnante, et la coda, contenant dix-sept mesures de plus dans la version pour violoncelle, se dissipe dans un sinistre silence de mort.

Si les pièces tardives reflètent une âme bouleversée et souffrante, les Consolations font miroiter une phase ensoleillée de confiance et de grâce. Inspiré par une anthologie de poèmes de Sainte-Beuve, l'ensemble des six miniatures a été achevé pendant la période 1849-1850. La version pour violoncelle et piano fut réalisée par le violoncelliste de renom Jules de Swert (1843-1891), également professeur et compositeur. Liszt aimait cette transcription et suggéra même dans une lettre à de Swert qu'il la préférait aux originaux. Tout spécialement pour cette version, il composa aussi un enchaînement pour la transition entre la première et la quatrième pièce. Avec un naturel et une concision rarement présentes dans les œuvres antérieures de Liszt, les Consolations sont tour à tour suaves, contemplatives, confiantes, et fervemment religieuses, respirant continûment l'optimisme d'une foi sans nuages.

LE PIANO " LISZT "


Le piano utilisé pour cet enregistrement est le " Liszt-Flügel " de Bayreuth, un Steingräber de 1873 sur lequel Liszt lui-même joua à de nombreuses occasions, la dernière probablement en date du 27 juin 1886. Extrêmement moderne pour son époque, riche en couleurs et harmoniques, l'instrument fut conçu de façon à se fondre dans le décor de la " Salle Rococo," la salle de concert de la Maison Steingräber. C'est le seul modèle de la sorte existant.

NOTES SUR L'INTERPRETATION


Liszt faisait parfois référence à ce qu'il considérait comme l' " offense de Ponce Pilate " en art. En d'autres termes, il rejetait les musiciens qui se lavent rituellement les mains des oeuvres qu'ils jouent, qui déclarent qu'il est suffisant de laisser la musique " parler d'elle-même," et qui sacrifient l'engagement émotionnel sur les autels élevés de l''objectivité'. La musique étant une invitation à la sympathie, il n'y avait rien de plus délétère pour Liszt que le culte classique (aujourd'hui moderniste) de l'anonymat. Il se rendait bien compte que la notation s'avère souvent inadéquate à retranscrire les nuances diaprées de l'émotion et de la poésie humaine ainsi qu'il l'exigeait de l'expression artistique : par exemple, à diverses occasions, il recommanda explicitement d'avoir recours à des modifications de tempo qui n'étaient pas par ailleurs indiquées dans la partition : "Je ne joue pas en mesure … On ne doit pas imprimer à la musique un balancement uniforme, mais l'animer, la ralentir avec discernement et selon le sens qu'elle comporte. " Et encore : "Un jeu métronomique est certainement ennuyeux et insensé ; le tempo et le rythme doivent être (adaptés) et identifiés à la mélodie, l'harmonie, l'accent et la poésie … Mais comment indiquer tout ceci ? J'en tremble à l'idée. " Ces conseils auraient été sans doute pertinents aux œuvres pour violoncelle et piano, dans lesquelles Liszt aspire souvent à recréer l'esprit de l'improvisation spontanée. Conscient de ces pratiques ainsi que de l'utilisation répandue à l'époque des portamenti dans le jeu des instrumentistes à cordes, l'artiste peut les intégrer à ses ressources interprétatives dont également se nourrit intuitivement l'imagination créatrice. Tout au moins, cette prise de conscience peut contribuer à dissiper certains automatismes stylistiques dans le jeu ainsi que le besoin d'y adhérer pour la simple raison qu'ils sont 'de notre temps.' Ceci dit, pour attirantes que soient les fantaisies wellsiennes d'un voyage dans le temps, un aperçu des styles historiques, aussi bien que le recours à des instruments d'époque, ne sont pas tant des moyens de reconstruire un passé en définitive inaccessible, mais une des façons parmi d'autres de nous dé-familiariser avec l'œuvre comme nous pensions la connaître, et de la créer à nouveau.


- Eric Le Van
Traduction : Myriam Le Van